Paris-Pékin

Pensées de voyage

L’inconfort

La vraie solitude, le réel inconfort, c'est de n'avoir aucune solution de repli. A Paris, il suffirait d'une application pour résoudre ce que nous appelons très vite un problème. Ici, dans le désert, j'ai eu chaud, mon sac était lourd, et mon dos me faisait souffrir. Aucune ville ne se profilait à l’horizon durant des heures. Il n'y a évidemment pas de réseau, ni de voiture. Alors on continue où on crève ! Ma première leçon d'inconfort, je l'ai apprise un matin sur l'île du Lac Baikal, j'avais terriblement mal dormi, et si peu, mais je devais bien marcher dans la forêt pour trouver la ville et une cuisine pour me remettre d'aplomb. Je ne pouvais plus compter sur mon petit campement pour dormir encore ; en plein soleil, c'était devenu une fournaise depuis 5 heures du matin, et de toute façon j'avais maintenant trop de douleurs et de courbatures de la nuit pour penser à m'allonger où que ce soit. Je devais marcher avec ce satané sac trop lourd, je traînais des pattes, et mon ventre hurlait famine. À ce moment précis, je me suis dit ; « merde, là c'est dur". Aucune alternative possible. Puis j'ai puisé dans mes ressources mentales, là où commence le vrai challenge. Ce qui fait vraiment la différence, ça n'est pas notre force physique, mais notre capacité à pousser les quatre murs de notre espace mental, pour aller chercher le courage là où on n'aurait jamais pensé le trouver. Et comme dans un jeu vidéo, on débloque un nouveau niveau où l'on se trouve plus fort, plus riche, plus grand. 

Garder les pieds sur terre.

Les trains, les bus, les voitures, les motos ou les animaux qui me portent ne quittent pas la terre. Tout autour de moi évolue lentement, presque indiciblement, et je peux guetter les odeurs qui marquent le changement des régions, des pays. Au fur et à mesure que j'avance dans mon voyage, et je fais pourtant des milliers de kilomètres, je ne me sens ainsi jamais tout à fait dépaysée, j'ai le temps de me faire à tout ce qui m'entoure, j'ai suivi l'horizon depuis Paris et poursuivi le soleil, surveillé chaque jour l'heure de son lever. En Sibérie orientale sur les rives du Baikal, il est terriblement matinal, on se réveille suffoquant, et la journée s’annonce affreusement longue. Sur les dunes du désert de Gobi, on a le temps de vivre la nuit, le temps d’avoir enfin un peu froid.

Puisque je ne quittais pas la terre, j’ai pu sentir la courbe du sol sous les roues, haïr les cailloux qui secouent tout et vous donnent la nausée ; être bercée, presque endormie par le plat infini de la steppe mongole, et parfois finir à terre, éjectée par la moto qui s’embourbe dans le sable du Gobi. Le corps et les vêtements à la fin se marquent du chemin parcouru.

Du train, on apprend à deviner lorsqu’on s’approche d'une ville ; en voyant les plaines reverdir et devenir des champs, les arbres se dresser en rang, disciplinés par l’homme, on voit la terre qui prend peu à peu forme humaine et devient bourg, village, puis ville. 

 

La ville

Arrivée à Irkoutsk après 87 heures de train. Quelle joie de trouver ici tout ce qui m'a manqué pendant 4 jours et 4 nuits dans le train. Et l'on ne peut pas savoir de quoi je parle si on arrive ici par l’aéroport, après à peine quelques heures passées dans un ciel qui n’a rien d’humain.

Retrouver un repas chaud, une douche, un lit qui enfin ne bouge pas, et me permettre de flâner, voilà qui me réjouis étrangement. 

Le train

Depuis Moscou, il s’était écoulé une dizaine de jours pendant lesquels j’avais sauté d’un train à l’autre, marchant parfois la nuit en attendant le train de 4h qui devait arriver à la station suivante. Pour les jours où j’avais décidé de rester dans le train, c’était tout autre chose ; l’immobilité forcée ! Le premier jour, je me lève comme d’habitude vers sept heure, j’avale rapidement mon petit déjeuner, une banane, du lait, du pain… à 07h15 j’étais prête. Il me reste une quinzaine d’heures à tuer... Me voilà bien embêtée. Le lendemain, le lait était caillé à cause de la chaleur dans les wagons, et le traumatisme de la veille m’avait fait revoir mon emploi du temps. Primo, je me recouchais illico presto, deuzio, je sortais le dico. J’allais tenter de faire diversion avec mes co-voyageurs. Le soir, je buvais une vodka avec le cuistot du wagon restaurant, nous trinquions à sa femme Natalia qu’il allait retrouver à Irkoutsk, mais aussi à Ivanka, qu'il avait quittée à Moscou… une femme à chaque bout de la ligne.

Irkoutsk

On comprend mieux une ville quand on connaît les chemins qui mènent à elle, le temps qu'il a fallu aux hommes pour s’y établir, et les raisons qui les ont poussés à le faire ici. En me promenant dans Irkoutsk, je parvenais à lire dans le vide qui l'entoure, le refuge qu’elle dût être pour les hommes arrivés là après des mois dans la steppe glacée de de Sibérie. C’est une ville de milliers de cabanes en bois. On sent son pouls quand on apprend les enjeux économiques qui l'ont animée au début, plaque tournante des thés de Chine et de la laine de Mongolie, et on peut imaginer son histoire dans les nervures du bois de ses maisons, comme on lirait sur le visage d’une vieille dame marquée par le temps. Ses maisons justement s'enfoncent dans le sol, les fenêtres sont au niveau des portes, pénétrant la terre un peu plus chaque été que le pergélisol dégèle, avant de re-durcir l'hiver venu. 

Les chemins

Depuis des milliers d'années que les hommes sillonnent la terre, il est un nombre incalculable de chemins tracés que nous suivons encore aujourd'hui. Il est donc évident que si vous voulez aller d'un endroit à un autre, vous ne serez pas le premier. Quelqu'un en a eu la même envie, le même besoin, car les routes épousent les besoins de l'homme et vont de fontaine en fontaine. Ainsi, chaque homme y laisse une trace de son passage, il ne reste plus qu'à le suivre. Suivre son instinct en prenant un chemin, c'est donc faire confiance en celui de nos ancêtres et de nos contemporains, et être sûr d'appartenir à la même espèce. C'est sur cette idée, quand je ne pouvais plus compter sur les guides de voyage, que j'ai suivi une route incertaine et non balisée d'Oulan Bator, à la frontière sino-mongole, à travers le Gobi.

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