Bonnes vacances !

   Propulsé par les congés payés, le tourisme était prêt à devenir un formidable moyen d’éducation populaire en associant voyages et vacances dans une quête qu’on aurait pu rêver forte d’impacts philosophiques. C’est encore pour beaucoup le symbole  de la rencontre des peuples pour une meilleure compréhension du monde, une ouverture sur la diversité, un dialogue des cultures, ou, plus hédoniste, la pleine jouissance du farniente au soleil, des festivités, de l’exotisme et de la bonne bouffe. 

La réalité, c’est que le tourisme n’est plus qu’une industrie domptée par un productivisme efficace. Il représente un aménagement de peine dans l’univers du travail, une manière d’obtenir le consentement de la société salariale. Pour preuve le consensus dont a longtemps bénéficié cette industrie destructrice pourtant synonyme des meilleurs aspects de la vie. Dans la machine à fric de l’hyper-capitalisme, cette industrie du loisir a su tirer profit du temps “libre”, le rendre utile et rentable. S’il a conquis de plus en plus de monde parmi les classes moyennes, il a davantage profité aux plus riches qu’aux plus pauvres : “40 % des personnes aux revenus inférieurs à 1 200 euros mensuels ont quitté leur domicile pour des congés en 2014, contre 86 % de celles qui disposent de plus de 3 000 euros”, nous informe l’Observatoire des inégalités... 

 

Malgré tout, le tourisme s’impose comme un art de vivre idéal. 

   Travailler plus pour partir loin, donc, et le faire savoir au passage. Sur son transat, lire des livres de développement personnel et filtrer ses photos pour avoir l’air le plus heureux, le plus souriant, les fesses les plus bronzées possible. Il faut en profiter, remplir son devoir de vacances comme on remplit son devoir de consommer pour justifier son devoir de travail et se donner l’impression, au moins un temps, d’être encore libre. 

Partir en vacances nous conforte dans un “joyeux” schéma : travailler pour voyager, voyager pour se remettre au travail, détendu, reposé. La relation au tourisme s’exprime souvent comme un réflexe compensatoire qui rend supportable le reste de l’année.

S’il devient nécessaire de partir pour “se déconnecter” (sauf sur les réseaux sociaux !) qu’est-ce que cela dit de la qualité de notre vie quotidienne ?  

On en bave et on s’ennuie mais au moins peut-on se payer une bonne tranche de temps en temps. 

Dans le secteur touristique, on ne fait pas semblant. On parle de produit pour désigner le séjour qui sera vendu, créé par le responsable de la production, pour les segments de marché que nous sommes. Le tourisme est un consommable comme un autre qui se doit d’être conforme, comme les autres. Dès lors que le contrat est passé, la prestation doit être fournie, impeccable ; les aléas et les contraintes de temps sont des éléments inenvisageables. Le touriste évolue dans un circuit fermé, ficelé dans ses contrats commerciaux, les programmes de voyage et les balises partout pour lui dressées. 

Le monde visité, c’est à dire le monde entier, s’en trouve modélisé et aménagé : infrastructures et prestations en tout genre associent l’offre et la demande ; le dialogue des cultures se résume alors davantage à une injonction du touriste face à l’autochtone qui s'exécute sans broncher. 

Il faut optimiser son temps, surtout ne pas en perdre. Cocher toutes les cases ; être en vacances ne suffit plus, il faut s’en aller et “faire” les pays. Partir d’un point A à un point B et le plus vite possible, surtout ! 

Tout là-haut perché dans son avion, lové dans son confort, on s’éloigne des aspérités du monde, des histoires qui lient et font les peuples, on manque l’essentiel et la moindre chance d’apprécier le sens même du mot voyage. Nous n’acceptons plus qu’une version adoucie et édulcorée de ce qu’il représente. Une mise en scène réconfortante et divertissante.

Où sont donc passées la contemplation, la sérénité, la sagesse ? L’inconnu qui engendre l'émerveillement et l’effort qui précède le soulagement et la fierté ? La joie d’obtenir ce que l’on a attendu ? Où est le vrai temps libre, celui qui n’est géré par personne d’autre que soi, ni déterminé à l’avance, ni cadré par les formalités d’une prestation ou le besoin de remplir des listes ? Celui qui nous ramène à notre chère humanité et au libre arbitre qui fait de nous des êtres humains ? Que faire de nos facultés d’adaptation, et de notre sens poétique, uniques dans le monde animal si on ne laisse plus le hasard et quelques contraintes s’immiscer dans nos vies, au moins un instant (le temps qu’un peu de magie opére) ? 

Nous sommes tous bien dans la norme. Mais à côté de la plaque… non? 

 

   On entend dire trop facilement que le tourisme a des effets positifs irremplaçables, comme cette sacro-sainte création d’emplois. Ne s’agit-il pas surtout d’un cache-misère ?

Prenons l’exemple de la Croatie : les revenus générés par le tourisme de croisière pour l’économie croate était environ de 50 millions d’euros en 2009. Les coûts directs de la pollution en mer Adriatique étaient eux de 390 millions d’euros ! (Cruising tourism environmental impacts: case study of Dubrovnik, Croatia Hrvoje Carić, 2011). 

Il ne faut pas négliger les coûts non chiffrables que ce tourisme envahissant engendre sur la vie locale ; pour satisfaire les besoins des touristes (une part minime mais croissante de la population mondiale) c’est une économie entière qui est détournée, au détriment des locaux. Le marché de l’immobilier leur devient inaccessible, l’offre culturelle locale s’en trouve terriblement appauvrie, pour n’être plus que le cliché qu’on attend d’elle, folklorique. L’offre alimentaire se formate aussi ; les épiceries des centre-villes touristiques vendent essentiellement des chips, des glaces, des sodas... Les magasins proposent des souvenirs (méditons un instant sur le fait que nous achetons des souvenirs), des bijoux fantaisistes, des bonbons, des montres, des briquets... mais qui était là avant, les glaces ou les touristes ? 

   

   La joyeuse industrie touristique vante la diversité du monde, mais elle la détruit d’un même élan. Elle habille d’imposture ce qu’elle appelle authentique. 

Nos vies sont-elle devenues si médiocres pour que nous ayons besoin de nous agglutiner dans autant de refuges marchands disséminés partout sur la planète ?

Pourtant, une étude menée par Harvard sur 724 hommes pendant 75 ans conclut que le bonheur d’une vie réside dans la qualité de nos relations sociales. C’est aussi ce qui nous garderait en bonne santé (Grant Study and Glueck Study, Waldinger, 2012). Il a été montré par ailleurs que le bénéfice des vacances (si elles ont été extrêmement relaxantes) ne durait en général pas plus de deux semaines - le retour à la routine étant immédiat - et que la durée du séjour n'influait pas sur le sentiment de bonheur éprouvé au retour (Vacationers happier but most not happier after a holiday, Nawijn, 2009).

N’avons nous donc pas intérêt à chercher des moyens d’améliorer notre existence en nous octroyant plus de temps conviviaux, plutôt que de s’acharner au travail pour se payer vainement des vacances “all inclusive” à Bali ?

Si l’on pouvait se défaire du culte de la possession qui nous enchaîne et nous passer ainsi d’éléments superflus, nous pourrions travailler moins en maintenant un niveau de vie tout à fait décent. Nous aurions plus de temps pour faire ce qui nous rend véritablement heureux, dans un monde où nous n’aurions plus besoin de vacances - seulement quelquefois l’envie de prendre la route pour une quête initiatique.

 

Sans quitter la Terre, il est possible d’aller loin, très loin, en train, en bus, en stop, bercé et secoué sur le dos des animaux,  avec pour seul profit une meilleure connaissance du monde et de soi. On trouve des trésors dans les vies les plus banales, on apprend des cultures traversées, on découvre le chemin des migrations passées. Au fil d’un lent voyage, à hauteur d’homme, on élabore une vue d’ensemble peuplée de détails secrets.

Bien sûr, la fatigue et l’ennui font partie du voyage comme ils font partie de la vie, mais ils s’accompagnent de la joie et du réconfort, celui de trouver une maison, des commodités, des rencontres qui procurent un bonheur inattendu.

Il ne sera jamais question de cesser de voyager, surtout pas. 

Le vrai voyage est un formidable terrain d’apprentissage ; des trains de Sibérie, on apprend à deviner lorsqu’on s’approche d'une ville ; en voyant les plaines reverdir et devenir des champs, les arbres se dresser en rang, disciplinés par l’homme, on découvre la terre qui prend peu à peu forme humaine et devient bourg, village, puis ville. 

À pied dans les forêts, on s’évade de la vie moderne et on apprend à se nourrir de peu, se laver dans un lac, se chauffer d’un feu. 

Sur tous les chemins du monde, on apprend la vigilance et la confiance ; puisque depuis des milliers d'années les hommes sillonnent la terre, il est un nombre infini de chemins tracés que nous pouvons suivre encore aujourd'hui. « Les routes épousent les besoins de l'homme et vont de fontaine en fontaine » disait Saint Exupéry. Suivre son instinct en prenant un chemin, c'est donc faire confiance en celui de nos ancêtres et de nos contemporains, et être sûr d'appartenir, libre, à la même espèce.  Ensemble nous faisons partie d’un monde unique.

Un monde qui ne nous appartient pas complètement, mais qui a des choses bien plus intéressantes à nous dire que le produit marketing que nous nous acharnons à en faire. 

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